Captures d'écran, frappes au clavier, mouvements de souris, clics. Sur les ordinateurs de ses employés américains, Meta s'apprête à déployer un logiciel de surveillance d'une ampleur inédite dans la tech. L'objectif officiel : entraîner des agents IA à reproduire les gestes quotidiens d'un humain devant un écran. Le contexte : 8 000 licenciements prévus le 20 mai. La coincidence n'est pas fortuite.
Model Capability Initiative : le nom de code
Le programme s'appelle « Model Capability Initiative ». Un nom lisse, technique, sans aspérité. Un mémo interne, diffusé dans le canal de l'équipe Meta Superintelligence Labs et consulté par Reuters, en détaille le fonctionnement. Le logiciel tournera en arrière-plan sur une liste d'applications et de sites professionnels. Des captures d'écran seront réalisées ponctuellement.
L'objectif affiché : apprendre aux agents IA de Meta à reproduire les gestes triviaux que les modèles actuels peinent encore à reproduire. Naviguer dans un menu déroulant, utiliser un raccourci clavier, cliquer au bon endroit. Des actions que n'importe quel humain exécute sans y penser, mais qui constituent le Graal de l'IA « agentique » — cette IA capable d'agir autonome sur un ordinateur.
Le mémo invite les salariés à contribuer « simplement en faisant leur travail habituel ». En d'autres termes : installez l'outil, travaillez normalement, et votre patron récoltera vos données comportementales pour construire votre futur remplaçant numérique.
Meta Superintelligence Labs et l'empire Alexandr Wang
Meta Superintelligence Labs est dirigé par Alexandr Wang, ancien PDG de Scale AI. Meta a acquis 49% du capital de Scale l'an dernier pour plus de 14 milliards de dollars. Le groupe prévoit jusqu'à 135 milliards de dollars de dépenses d'investissement en 2026, massivement orientés vers l'IA.
La course aux agents autonomes mobilise aussi OpenAI et Anthropic, qui cherchent tous les mêmes données : des exemples concrets d'humains au travail devant un ordinateur. Ce n'est pas un hasard si Anthropic, avec Google qui mise 40 milliards sur ses modèles, bouscule le monde de la cybersécurité avec Claude Mythos, une IA qui semble prendre des décisions de manière autonome — au point d'inquiéter les autorités.
Entraîner son remplaçant, puis recevoir sa lettre de licenciement
Le timing pose un problème éthique majeur. Meta prévoit de licencier environ 8 000 personnes le 20 mai, soit 10% de ses effectifs mondiaux. D'autres coupes suivront au second semestre. En mars, des informations de presse évoquaient un plan allant jusqu'à 20% des 79 000 salariés du groupe. L'entreprise avait qualifié ces projections de « spéculatives ».
Concrètement : Meta demande à ses salariés de nourrir des agents conçus pour automatiser les tâches de bureau. En parallèle, elle prépare des milliers de suppressions de postes. Le mémo n'aborde pas la coïncidence.
Le schéma est clair :
- Collecter les données comportementales des employés
- Entraîner des agents IA à reproduire ces comportements
- Remplacer progressivement les humains par ces agents
- Licencier
Ce n'est plus de la science-fiction. C'est un plan de transformation documenté dans un mémo interne.
Le cadre légal : flou aux États-Unis, plus strict en Europe
Aux États-Unis, la surveillance des employés sur leurs outils professionnels est largement permise. Les entreprises peuvent installer des logiciels de suivi sur les ordinateurs qu'elles fournissent, dans la mesure où les salariés sont informés. Le mémo de Meta remplirait cette condition minimale.
En Europe, le RGPD impose des principes de proportionnalité et de finalité. Une telle collecte de données devrait répondre à plusieurs exigences :
- Finalité légitime : l'entraînement d'un modèle commercial constitue-t-il une finalité suffisante ?
- Proportionnalité : capturer des frappes clavier et des mouvements de souris est-il proportionné à l'objectif ?
- Information : les salariés doivent être informés précisément des données collectées et de leur usage
- Droits : droit d'accès, de rectification, d'opposition
La CNIL, qui a récemment sanctionné France Travail à 5 millions d'euros pour « méconnaissance des principes essentiels de sécurité » après le hack qui avait exposé les données de 37 millions de Français, n'hésite plus à frapper fort sur les questions de protection des données. Un déploiement similaire de Meta en Europe serait probablement challengeable juridiquement.
Les autres acteurs de la surveillance au travail
Meta n'est pas le premier ni le seul à surveiller ses employés. Des entreprises comme Teramind, ActivTrak, Time Doctor ou Hubstaff vendent des solutions de « employee monitoring » utilisées par des milliers d'entreprises. Selon une étude de Gartner, 60% des grandes entreprises utilisent某种 forme de surveillance numérique de leurs employés en 2025.
Mais il y a une différence de nature. La plupart de ces outils servent à mesurer la productivité. Meta utilise les données collectées pour construire une IA destinée à remplacer les travailleurs humains. C'est un changement de paradigme : la surveillance ne sert plus à contrôler, elle sert à reproduire.
Ce que ça nous dit sur l'état de l'IA agentique
Le plus révélateur dans cette affaire, c'est ce qu'elle nous apprend sur l'état réel de l'IA « agentique ». Si Meta doit collecter des données de mouvements de souris et de clics, c'est parce que les modèles actuels ne savent pas encore naviguer dans une interface graphique de manière fiable. Le discours marketing sur les « agents IA autonomes » est en avance sur la réalité technique.
Les chatbots textuels (ChatGPT, Claude, Gemini) excellent dans la génération de texte. Mais dès qu'il s'agit d'interagir avec une interface graphique — cliquer sur un bouton, remplir un formulaire, naviguer dans un menu — les performances chutent dramatiquement. C'est le dernier kilomètre de l'IA agentique, et il est loin d'être franchi.
Meta le reconnaît implicitement en investissant massivement dans la collecte de données comportementales. Pas de données, pas de modèle. Pas de modèle, pas d'agent. Et pour obtenir ces données, l'entreprise puise dans le comportement de ses propres employés.
Les réactions et les précédents
Les réactions internes à Meta n'ont pas été rapportées publiquement, mais le mémo a fuité via Reuters — signe que certains salariés sont mal à l'aise avec le programme. En 2024, une enquête interne avait déjà révélé que de nombreux employés de Meta considéraient que l'entreprise ne prenait pas suffisamment en compte l'impact éthique de ses développements d'IA.
Le précédent le plus proche est celui d'OpenAI, qui a été critiqué pour avoir utilisé des données de travailleurs sur des plateformes comme Upwork pour entraîner ses modèles. La différence est que Meta utilise ses propres salariés — des employés à temps plein, pas des travailleurs précaires sur une plateforme.
Les questions qui restent ouvertes
Plusieurs questions fondamentales restent sans réponse :
- Les données collectées seront-elles anonymisées ? Le mémo ne le précise pas. Des captures d'écran peuvent contenir des informations personnelles, des messages privés, des mots de passe.
- Les salariés pourront-ils refuser ? Le mémo « invite » à participer, mais dans un contexte de licenciements massifs, le refus peut être perçu comme un acte d'insubordination.
- Que se passe-t-il avec les données des employés licenciés ? Leurs données comportementales resteront-elles dans les jeux d'entraînement après leur départ ?
- Cette pratique va-t-elle se généraliser ? Si Meta ouvre la voie, d'autres entreprises tech suivront.
Ce qui est certain, c'est que la fuite de données de l'ANTS qui a touché 12 millions de Français nous a rappelé que les données collectées finissent toujours par fuir. Quand ce ne sont pas des pirates, c'est l'entreprise elle-même qui les exploite. Dans les deux cas, les individus perdent le contrôle.
Les frontières entre surveillance de sécurité, collecte de données d'entraînement et exploitation commerciale viennent de devenir encore plus floues. Et personne ne semble vouloir tracer la ligne rouge.
Sources
- Meta starts capturing employee mouse movements, keystrokes for AI training data — Reuters, 21 avril 2026
- Meta pourrait licencier 15 800 employés, soit 20% des effectifs — 01net, mars 2026
- Meta Superintelligence Labs — 01net, 2025

