Le chiffre tombe comme un couperet. 135 enlèvements ou tentatives d'enlèvements liés aux cryptomonnaies ont été recensés en France depuis 2023. Pas dans un film. Pas dans un scénario de thriller. Dans la vraie vie, dans nos villes, parfois à quelques kilomètres de chez vous.
Le parquet national anticriminalité organisée (PNACO) a publié un communiqué ce vendredi 24 avril 2026, consulté par franceinfo, et les chiffres font froid dans le dos. Le phénomène s'accélère : 18 faits en 2024, 67 en 2025, et déjà 47 depuis le début de 2026. On est passé d'un problème marginal à une criminalité structurée.
Les faits, aussi brutaux que précis
Le PNACO suit actuellement 12 dossiers majeurs. Dans ces seuls dossiers, 88 personnes sont mises en examen, dont plus de 10 mineurs. Soixante-quinze d'entre elles sont en détention provisoire.
Le modus operandi est souvent le même : les kidnappeurs ciblent des personnes connues pour détenir des crypto-actifs — parfois des sommes modestes, parfois des fortunes. Ils les séquestrent, les menacent, parfois les torturent, jusqu'à ce qu'ils transfèrent leurs bitcoins ou ethers vers des portefeuilles anonymes.
Le Finistère a récemment fait les gros titres avec la séquestration de cinq membres d'une même famille, liée aux cryptomonnaies. Un cas parmi d'autres, mais qui illustre l'escalade de violence.
Pourquoi la crypto attire les criminels
L'attrait est simple : la crypto est pseudo-anonyme, instantanée, et irréversible. Une fois le transfert effectué, pas de contre-appel bancaire, pas de remboursement PayPal. L'argent disparaît dans un labyrinthe de portefeuilles et de mixers.
Contrairement à un compte bancaire classique, qui laisse des traces (IBAN, nom, adresse), un wallet crypto peut être créé en 30 secondes sans pièce d'identité. Le BTC à 77 000 $ — comme nous l'avons analysé récemment dans notre analyse du marché crypto — rend chaque wallet potentiellement une cible à cinq ou six chiffres.
La décentralisation, vantée comme une force de la blockchain, devient ici un angle mort pour les forces de l'ordre. Les enquêteurs doivent collaborer avec des plateformes d'échange (quand elles coopèrent), analyser des milliers de transactions on-chain, et naviguer entre juridictions pour suivre la trace de fonds.
Le tableau de la menace
| Année | Faits recensés | Tendance |
|---|---|---|
| 2023 | 3 | Émergence |
| 2024 | 18 | ×6 |
| 2025 | 67 | ×3,7 |
| 2026 (4 mois) | 47 | Pace ×2,5/an |
La courbe est exponentielle. Et ces chiffres ne représentent probablement que la partie émergée de l'iceberg — de nombreuses victimes ne portent pas plainte, par honte ou par peur de représailles.
Qui sont les victimes ?
Le profil type ? Pas forcément ce que vous imaginez. Les victimes ne sont pas toutes des traders millionnaires vivant en penthouse. Beaucoup sont des jeunes investisseurs qui ont fait un beau gain sur un token meme ou une altcoin, et l'ont mentionné sur les réseaux sociaux. D'autres sont des commerçants acceptant la crypto, ou des influenceurs dont le portefeuille est semi-public.
Le problème, c'est que la blockchain est transparente. N'importe qui peut voir le solde d'un wallet. Il suffit de relier une adresse à une identité — via un pseudo Twitter, un achat sur une plateforme vérifiée, ou même une conversation dans un groupe Telegram — pour qu'un individu devienne une cible.
Les leçons de sécurité qu'on devrait toutes et tous retenir
La cybersécurité ne protège pas que vos données — elle protège votre intégrité physique. Comme nous l'avons vu dans l'affaire de la fuite ANTS, l'exposition de données personnelles peut avoir des conséquences bien au-delà du numérique.
Voici ce que tout détenteur de crypto devrait appliquer immédiatement :
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Ne jamais afficher ses gains publiquement — Pas de screenshots de portfolio, pas de brag sur Twitter ou Discord. L'opsec (sécurité opérationnelle) n'est pas une option, c'est une nécessité.
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Utiliser plusieurs wallets — Un pour le quotidien (montants faibles), un pour le stockage longue durée (hardware wallet, jamais connecté à un exchange). La règle : ne jamais tout mettre au même endroit.
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Activer toutes les sécurités — 2FA, multi-signature, passphrase. Un wallet sans protection, c'est une porte ouverte. Et non, un mot de passe simple ne compte pas.
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Séparer identité numérique et wallet — Utilisez des adresses différentes pour chaque interaction. Ne liez jamais votre vrai nom à un wallet contenant des sommes significatives.
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Avoir une assurance — Oui, ça existe. Certaines assurances couvrent désormais les pertes liées à des actes criminels impliquant des crypto-actifs. C'est un marché naissant mais en croissance rapide.
Le rôle des assureurs : un marché à construire
C'est ici que la finance traditionnelle rejoint la crypto. Les assureurs français commencent tout juste à intégrer le risque crypto dans leurs offres. Le régime Cat-Nat (catastrophes naturelles) est déjà sous tension — la Cour des comptes a récemment alerté sur sa soutenabilité face à la multiplication des sinistres climatiques. Ajouter le risque crypto-crime au périmètre d'assurance relève d'un défi entirely nouveau.
Pourtant, la demande est là. Les détenteurs de crypto veulent se protéger. Les plateformes d'échange veulent offrir des garanties. Les banques traditionnelles, comme Amundi qui vient de lancer un ETP bitcoin coté à Paris, avancent vers les cryptoactifs et auront besoin de cadres d'assurance robustes.
Ce que l'État fait (et ce qu'il devrait faire)
Le PNACO a multiplié les "rapprochements judiciaires" — une manière élégante de dire que les enquêteurs relient les points entre des affaires qui semblaient isolées. Le communiqué parle d'un "travail approfondi" pour identifier des réseaux criminels transversaux.
Mais face à la vitesse d'évolution du phénomène, la réponse institutionnelle reste en retard. La formation des forces de l'ordre sur la blockchain et la traçabilité des crypto-actifs est insuffisante. Les moyens alloués à la cybersécurité, comme l'a montré la fuite de données de l'ANTS avec 12 millions de comptes compromis, sont largement sous-dimensionnés.
Ce qui pourrait changer la donne
- Encadrement obligatoire des cold wallets professionnels — Les entreprises manipulant des crypto-actifs significatifs devraient être tenues à des normes de sécurité physique (coffres, locaux sécurisés).
- Formation spécialisée pour les enquêteurs — La blockchain n'est pas qu'une affaire de geeks. Les juges, procureurs et policiers doivent comprendre les mécanismes on-chain.
- Coopération internationale renforcée — Les criminels opèrent sans frontières. Les enquêtes doivent faire de même, via Europol et Interpol.
- Sensibilisation grand public — Les campagnes d'information sur les risques liés à l'exposition crypto doivent devenir aussi courantes que celles sur le phishing ou l'escroquerie bancaire.
Le paradoxe crypto
Voilà le paradoxe : la crypto a été créée pour éliminer les intermédiaires bancaires et redonner le contrôle aux individus. Mais ce contrôle absolu sur son argent signifie aussi une responsabilité absolue. Pas de banque pour vous aider. Pas de chargeback. Pas d'assurance-dépôt à 100 000 €.
Pour les investisseurs avertis, c'est un prix acceptable pour la liberté financière. Pour les novices qui découvrent la crypto via un tweet viral, c'est un piège potentiel.
La décentralisation est une philosophie puissante. Mais elle ne dispense pas de bon sens. Et elle ne vous protège pas d'une portière de voiture qui s'ouvre dans une rue sombre.
Ce qu'il faut retenir
Le phénomène des crypto-enlèvements n'est pas une curiosity — c'est un signal d'alarme. La France est le premier pays européen à documenter aussi précisément cette menace, et les chiffres sont clairs : le problème explose.
Si vous détenez des cryptomonnaies, traitez votre sécurité physique et numérique avec la même rigueur que vous traitez votre stratégie d'investissement. Parce que les criminels, eux, sont de plus en plus organisés.
Sources
- Crypto-enlèvements : 135 faits recensés depuis 2023 selon le PNACO — franceinfo, 24/04/2026
- Séquestration dans le Finistère liée aux cryptomonnaies — franceinfo, avril 2026
- Amundi lance un ETP bitcoin coté à Paris — Les Échos, 24/04/2026

